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lundi, 28 septembre 2015

Voisinage

Je m’appelle Zlatan, j’ai 35 ans. Si je suis là aujourd’hui, c’est parce qu’il y a quelques mois, je suis parti de chez moi. J’ai quitté, non, j’ai fui mon pays, ma patrie, ma terre. Quant à savoir si c’est du courage ou de la lâcheté, je laisse la polémique à ceux qui, bien installés dans leur canapé, referont le monde à coup de verre de vin. Les têtes bien pensantes, les érudits, les éclairés. Moi j’ai pas le temps pour tout ça. Non pas que j’aie un emploi du temps de ministre, mon agenda est plutôt vide en ce moment, mais c’est dans ma tête que j’ai pas le temps. C’est mon estomac qui me dicte mes priorités. Aujourd’hui je suis là, demain on verra, mais maintenant, là, c’est de la nourriture qu’il me faut, pas une bonne conscience ni l’aval de la bonne morale. 

Je suis presque tous les jours au même endroit, devant un petit café, un bistrot qui fait tabac et qui ameute plein de gens à toute heure. Je reste assis là pendant des heures, j’essaie de rester souriant en toute occasion, ça appelle la générosité j’ai remarqué. Y a une dame qui passe souvent, un jour elle m’a donné deux euro en repassant, depuis je lui dis tous les jours « bonjour madame » avec mon accent d’étranger. Mon accent bien sûr on ne l’entend pas là, l’écrit ça anonymise beaucoup, mais quand j’ouvre la bouche on l’entend bien. Les R un peu roulés, on sent que je suis pas d’ici. Ça n’a pas d’importance mais parfois je me dis que ce serait peut-être mieux qu’il disparaisse, que j’oublie un peu mes racines, que j’aille les re-planter pas loin, dans un autre parc. Et une fois que je me suis dit ça, j’ai honte. Honte que la seule idée d’oublier qui j’étais m’ait traversé l’esprit. Je sais qui je suis, je sais d’où je viens, c’est ce qui fera ma force demain.

Des fois je bouge un peu, je vais passer le weekend sur le joli boulevard du coin, j’ai un peu l’impression d’être en vacances… Un vacancier, piéton pour l’occasion, qui a laissé la Rolls au jardinier.

J’ai essayé de travailler une fois, j’ai voulu faire ce que je faisais quand j’étais là-bas avec ma famille. J’étais ouvrier dans une petite usine de boîtes de conserves. Mais ici, sans les papiers qu’il faut, tu travailles pas. Il te faut un toit pour travailler, alors que toi tu voudrais travailler pour avoir un toit.

Et des fois, je bois avec mes copains de fortune, mes copains de galère, mes copains de misère. Ça arrive moins souvent que vous ne l’imaginez, mais ça arrive déjà trop. L’alcool, ça permet d’oublier presque tout, la solitude, le désarroi, même le froid parfois, mais ça résout jamais rien. Après on voudrait oublier qu’on boit, mais on peut pas oublier ça en buvant. Putain de cercle vicieux.

Je m’appelle Zlatan, j’ai 35 ans, et j’existe.

 

21:13 Publié dans Ecriture | Lien permanent | Commentaires (0)

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